Mon enfant, mon amour • Renée Mousseau

Mon enfant mon amour

C’est à l’âge de six ans, alors qu’il rayonne de joie de vivre, qu’André est frappé. Bientôt le mot terrible tombe : leucémie. Et contre ce mal, en 1959, les médecins ne peuvent rien sauf un traitement de rémission. Alors, par amour, la mère va feindre, sourire. André se sait malade, mais croit en sa guérison. Ensemble, à travers les pires épreuves, ils vont « tenir ». Un an. Jusqu’à la longue agonie. Renée Mousseau se décida, après de longues années, à écrire ce texte afin de ne pas oublier et aussi pour tenter « d’exorciser » sa propre douleur. C’est un texte beau et rare dans son extrême simplicité. Un ouvrage où tout est vrai et qu’on ne peut lire sans être bouleversé. Bibliothécaire à Montreuil, Renée Mousseau ne fait pas profession d’écrivain, mais elle a voulu, s’adressant à son enfant mort, ressusciter la surprise, le courage puis le stoïcisme de ce petit garçon face à cette fin injuste et inéluctable. En fait, Mon enfant mon amour n’est pas simplement un livre, mais surtout un cri, un cri immense dont notre propre sensibilité se fera longtemps l’écho. 

J’ai lu cette autobiographie hier soir, ses 119 pages m’ont attirée pour la soirée. Ce fut une lecture plutôt bizarre, car connaissant déjà la fin, l’inéluctable tristesse qui en découle, je suis restée plutôt en dehors, cela m’a très certainement moins touchée que si je n’avais pas su le dénouement. De plus, cela se ressent que Renée Mousseau n’est pas écrivain, elle n’a pas de style d’écriture propre, elle aligne les faits et les tragédies sans qu’ils soient forcément liés ; enfin si ils ont tous un lien, mais ils sont racontés comme de petits fragments apposés les uns à la suite des autres.

Bien que l’on sache, avec le résumé, que l’histoire se déroule sur une année, il n’y a pas de marqueurs temporels qui nous expliquent combien de temps chaque étape a pris, combien de temps finalement le petit André a eu droit à des moments de rémission alors que les moments de souffrance étaient là aussi. On sait qu’un jour il va bien puis qu’une semaine après il va mal, que sa santé fait des pics entre « en forme » et « à l’agonie », jusqu’au point final de la mort, mais le fait de ne pas savoir rend la lecture étrange.

De plus je l’ai trouvée un peu malsaine, elle m’a mise mal à l’aise de nombreuses fois, car je ne comprenais pas toujours le comportement de cette mère, qui était faible face à la douleur de son enfant et s’est trop souvent cachée pour ne pas le voir souffrir au lieu de l’aider et le soutenir dans ses soins. Je ne pense pas que j’aurais agi de la sorte à sa place, mais bon finalement on ne sait jamais comment l’on va réagir face à la douleur, à la tragédie. Aussi, je trouve son écriture en partie égoïste, car Renée Mousseau ne parle que d’elle et de la souffrance de son enfant, elle parle plutôt de ses émotions, et alors qu’il aurait intéressant de savoir comment sa vie de famille s’est adaptée, comment ses relations avec son mari et son second fils ont évolué, celles-ci sont brièvement abordées, ce qui transforme le livre en une espèce de cocon où seul le combat de Renée et André n’a de l’importance finalement, alors qu’ils étaient entourés et non seuls au monde avec leur tragédie sur les bras.

Néanmoins, Renée Mousseau n’oublie pas de rendre en quelque sorte hommage aux médecins, équipes soignantes et voisins qui ont épaulé sa famille durant cette épreuve, mais aussi aux familles des autres enfants présents dans l’unité de soin d’André, décédés comme lui d’une leucémie, comme je le disais précédemment, dans des fragments de son texte. Ces fragments sont justement de petites pauses dans la maladie d’André, ils nous permettent de nous rendre compte à quel point cette maladie est cruelle, injuste, et surtout incurable à l’époque. Comme s’exclame plusieurs fois Renée Mousseau, déjà à l’époque il y avait énormément d’argent pour le développement des armes et les guerres, et à côté de ça le gouvernement et la société laissaient mourir de pauvres enfants innocents, leur priorité n’était pas la vie mais la mort. Le Professeur Jean Bernard, grand cancérologue qui a écrit la préface du livre, dit justement à ce propos : « La mort d’un vieillard est normale, attendue. La mort d’un enfant est inacceptable. Inacceptable, mais en 1959, inéluctable. C’est ce refus et cette impuissance tragiquement liés qui donnent son sens profond à ce livre émouvant et fort ».

Ce livre est finalement le récit d’un combat perdu d’avance, mais un combat tout de même car ni la mère ni l’enfant n’ont accepté le tragique de l’histoire avant la toute fin, ils se seront, ensemble, battus jusqu’au bout, ils auront refusé l’inéluctable jusqu’à ce que la mort ne les rattrape, jusqu’à ce qu’on leur dise, enfin, de lâcher prise, et d’accepter le destin.

Ce livre n’est peut-être pas un chef-d’oeuvre de la littérature, mais il reste un document important à lire si l’on souhaite partager la souffrance d’autrui, se rendre compte que la maladie peut toucher n’importe qui et à n’importe quel moment, même les plus innocents, et que même l’amour d’une mère ne peut rien faire face à la tragédie du destin.

Et pour finir, voici un extrait (les deux dernières pages) :

Je n’avais pas respecté ma promesse, j’ai conservé tes « bricoles ».

« Ce sera pour mes enfants plus tard », disais-tu, objets tant aimés et abandonnés qui à présent me jettent dans le désespoir. Vivre, boire, manger, dormir, aimer, trahison encore. Trahison, la caresse du soleil sur mon corps. Notre cauchemar quotidien est aujourd’hui horriblement résolu.

Te garder mon fils, difforme, mais vivant !

C’est moi qui suis mutilée à présent, mutilée de toi, toi, mon si beau, si doux, si aimant petit garçon.

C’est moi qui suis en sursis à présent.

Je n’accepte pas, je n’accepterai jamais ta mort, la révolte est en moi qui ne s’éteindra qu’avec ma propre mort.

Rassure-toi, je ne suis pas devenue une femme repliée sur son passé, vouée au culte des photos, la vie me passionne encore. Il m’a été à nouveau accordé de jouir du soleil, de me baigner de musique, de rire, de chanter, d’aimer.

Il m’est souvent arrivé de mentir par omission et par nécessité. Pas envie de dire, de raconter, d’expliquer. Longtemps je me suis constitué un domaine privé où nul ne pouvait entrer, où je vivais retranchée avec mes rêves, mes souvenirs. Alors, pourquoi ce récit ?

En te regardant mourir, je m’étais promis d’écrire. Ecrire pour me souvenir, me souvenir, pour vivre. Que n’ai-je tenu un journal depuis le premier jour de ta maladie ! Mais pouvais-je alors imaginer que tu mourrais ?

Que ce récit soit un cri d’amour, mais aussi un témoignage, un hommage rendu à ton courage qui m’a tant aidée au cours de ce long calvaire où je fus sans cesse partagée entre l’horreur et l’espoir.

(article datant du 15 novembre 2012)

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