Filles de Shanghai • Lisa See

Filles de Shanghai

Filles de Shanghai

de Lisa See

Chine, 1937. Shanghai est le joyau de l’Asie, ville lumière, colorée et tumultueuse, abritant millionnaires et mendiants, patriotes et révolutionnaires, artistes et seigneurs de guerre. C’est aussi là que vivent les soeurs Chin, Pearl et May, magnifiques jeunes femmes, aisées et rebelles, aux tempéraments pourtant opposés. Mais l’insouciance s’arrête brutalement pour les deux soeurs le jour où leur père, ruiné, décide de les vendre à des Chinois de Californie, venus chercher des épouses en Chine. Alors que les bombes japonaises s’abattent sur leur ville natale, une nouvelle vie commence à Los Angeles pour les jeunes femmes. Pearl et May tentent de s’adapter au rêve américain, elles cherchent l’amour et la célébrité tout en bravant le racisme qui sévit aux Etats-Unis à cette époque. 

Bien que cela fasse un moment que j’entends parler de Fleur de Neige, c’est toutefois avec Filles de Shanghai que j’ai décidé de découvrir la plume de Lisa See. Je l’avais acheté en septembre en rentrant de mon job d’été, mais ce n’est qu’en décembre que j’ai pris le temps de le lire, cela commençait à faire trop longtemps qu’il me faisait de l’oeil ! Si je me le suis procuré, c’est avant tout pour l’auteure, dont j’entends du bien depuis un moment, mais aussi car depuis cet été j’adore découvrir des cultures qui me sont inconnues par le biais de la littérature, notamment car Une parfaite épouse indienne d’Anne Cherian avait été un véritable coup de coeur ! Et ce roman de Lisa See m’avait séduite à la Fnac parce que lui aussi parle de jeunes femmes originaires d’Asie qui se retrouvent mariées de force par leurs parents et sont obligées de s’expatrier aux Etats-Unis pour suivre leurs époux et de se plier à de nouvelles coutume et façon de vivre.

Mais là où tout devient encore plus intéressant avec Filles de Shanghai, c’est que nous découvrons également le Shanghai de 1937, Tchang Kai-Chek et la Triade Verte, et le conflit sino-japonais qui débute, ses bombes sur la grande ville, les morts, le comportement atroce des soldats qui n’hésitent pas à violer les femmes à tour de rôle ; mais également les coutumes ancestrales telles que le bandage des pieds ou les typiques calendriers des jeunes beautés, « métier » qu’exercent May et Perle avant de fuir aux Etats-Unis.

Cependant j’avoue au départ avoir eu un peu de mal avec l’écriture de Lisa See, que je trouvais trop simpliste, sans style particulier ni recherché. Mais au fil des pages et de l’histoire qui se construit, je me suis laissée charmer, tout devient plus fluide et agréable, même si certaines scènes sont juste insoutenables (aux alentours de la page 130 notamment). De plus, après la période en Chine, nous découvrons par la suite le Los Angeles des années 1940 à 1960, c’est très intéressant de suivre l’évolution des moralités américaines ; car si le racisme envers la communauté noire est aujourd’hui connu de tous, j’ai pour ma part découvert que les asiatiques et autres mexicains étaient traités exactement de la même manière ! En lisant certains détails je me suis même fait la réflexion que leur situation était semblable à celle des juifs en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale, notamment en ce qui concerne l’interdiction de fréquenter des parcs et des cinémas par exemple.

C’est agréable quand l’histoire d’un roman se mêle à l’Histoire, enfin pour ma part c’est cela qui a fait que Filles de Shanghai est un coup de coeur pour moi, et que je l’ai dévoré en trois jours ! J’ai désormais hâte de lire la suite, ainsi que d’autres romans de cette auteure !

On nous répète sans arrêt que les histoires des femmes sont sans importance. Qui se soucie, après tout, de ce qui se passe dans les cuisines, les salons ou les chambres à coucher ? Des relations entre les mères, les filles et les soeurs ? La maladie d’un enfant, les tristesses et les douleurs de l’accouchement, l’énergie qu’il faut déployer pour sauver sa famille lorsque la guerre ou la misère font rage – et même en temps normal – sont considérées comme insignifiantes, comparées aux hauts faits des hommes qui se battent contre la nature pour faire pousser les récoltes, engagent des guerres interminables pour défendre leur patrie ou luttent intérieurement à la recherche de la perfection. On nous dit que les hommes sont forts et courageux, mais je crois pour ma part que les femmes savent davantage accepter la défaite et supporter la souffrance, aussi bien physique que morale. Les hommes qui ont tenu un rôle important dans ma vie – mon père, Z.G., mon mari, mon beau-père et mon fils – ont mené d’une manière ou d’une autre ces grands combats masculins, mais leurs coeurs trop fragiles ont fléchi, confrontés à des pertes que les femmes doivent quotidiennement supporter. En tant qu’hommes, ils ont dû faire preuve de détermination devant les obstacles et les tragédies, mais ils ont été aussi aisément broyés que des pétales de fleurs.
On prétend de même que les événements heureux arrivent par paires, et les mauvaises nouvelles par trois. S’il se produit successivement deux catastrophes aériennes, nous guettons déjà la troisième. A la mort d’une star de cinéma, nous sommes persuadés que d’autres ne tarderont pas à la suivre dans la tombe. Si nous nous tordons un doigt et perdons nos clefs de voiture, nous attendons avec inquiétude la tuile qui va suivre : tout ce que nous pouvons souhaiter, c’est qu’il s’agisse d’une aile froissée, d’une fuite d’eau ou d’un licenciement, plutôt que d’un décès, d’un divorce ou d’une nouvelle déclaration de guerre.
Les tragédies qui frappent la famille Louie déferlent comme une cascade ininterrompue, un barrage qui cède ou une tornade dévastatrice qui détruit tout sur son passage, avant d’engloutir ses débris dispersés dans la mer. Mes hommes essaient de faire front, mais ce sont nous, les femmes – May, Yen-yen, Joy et moi -, qui allons devoir les aider à supporter leur douleur, leur angoisse et leur honte.

(chronique datant du 5 janvier 2013)

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